Il était un socle, une épaule, mais aussi un caractère bien trempé. Le prince Philip, époux de la reine d’Angleterre, est mort ce vendredi matin, à 99 ans. Sa vie durant, il est resté au second plan, marchant deux pas derrière la reine, éclipsé. Elle, souveraine admirée, respectée, rigoureuse et parfois introvertie. Lui, sociable, rieur, mais aussi bourru et souvent gaffeur. Si on le connaît bien moins que celui de son illustre épouse, le parcours du duc d’Édimbourg a été marqué par la pauvreté puis la richesse, l’abandon d’une famille et la naissance d’une nouvelle, le manque d’attention puis l’amour inconditionnel, inaliénable. Un esprit libre qu’il a fallu dompter.

Exilé, puis brinquebalé de châteaux en manoirs

Philip naît en 1921 sur la table de la salle à manger familiale, sur l’île de Corfou, en Grèce. Sa famille, qui descend pourtant de têtes couronnées, est sans-le-sou. En Grèce, un coup d’Etat vient sonner le glas de la monarchie. Le père de Philip est un temps arrêté, et la famille est contrainte de s’exiler. Philip, âgé d’un an seulement, est exfiltré dans une caisse d’oranges, direction Paris. Le petit garçon, délaissé par ses parents, est brinquebalé dans des châteaux, hébergé par des connaissances.

Détaché de son cercle familial le plus proche

Le parcours familial chaotique de Philip lui permet de devenir multilingue. Tout comme sa mère – pourtant totalement sourde – qui, à force d’exercices, parvenait à lire sur toutes les lèvres. À 8 ans, Philip est privé de cette mère, diagnostiquée schizophrène et internée dans un hôpital psychiatrique. Son père, lui, batifole. Le petit garçon, qui n’a déjà que peu de contact avec ses parents, vit désormais comme un orphelin.

Énième voyage pour le jeune Philip : en 1933, il rejoint un internat en Allemagne. Ses sœurs vivent déjà dans le pays avec leurs époux : des princes germaniques qui deviendront très vite des dignitaires nazis. Conscient de leurs dérives, Philip coupe les ponts et ne les convie pas, quelques années plus tard, à son mariage avec Elisabeth.

Lord Mountbatten, la bonne fée

L’année suivante, le prince adolescent débarque en Ecosse, où il intègre une école « à la dure ». Il mûrit, devient un sportif aguerri, et sort enfin la tête de l’eau. Son nouveau tuteur, son oncle Lord Mountbatten, devient son modèle, la figure paternelle qui lui manquait tant. Exubérant, mondain, et pourtant commandant dans la Royal Navy, son influence auprès du jeune prince marque un tournant. C’est pour suivre ses traces que Philip s’engage à son tour dans la marine, en 1939. Et c’est Lord Mountbatten qui envisage le premier de faire de son protégé le mari de la future reine d’Angleterre. Comme dans les contes de Charles Perrault, il est une bonne fée, bienveillante et protectrice.

Elisabeth et Philip, « love at first sight »

En 1939, la famille royale visite le Britannia Royal Naval College à Dartmouth, où étudie Philip. C’est lui qui est chargé d’escorter les deux filles du roi, Elisabeth et Margaret, ses cousines éloignées. Philip a 18 ans, Elisabeth n’en a que 13. Mais au premier regard, la future reine tombe amoureuse de ce beau jeune homme blond. Trop jeune, il lui faut attendre pour vivre cette passion. Éternelle amoureuse, Elisabeth n’a « jamais regardé personne d’autre », assurait Margaret Rhodes, cousine et confidente de la reine. Entre-temps, la Seconde Guerre mondiale éclate. Philip est mobilisé, et devient l’un des plus jeunes premiers lieutenants de la Royal Navy. Ses actes de bravoure, tout au long du conflit, lui confèrent le respect de ses frères d’armes. À son retour, Philip entame une correspondance nourrie avec Elisabeth. Le séduisant blond n’a jamais quitté ses pensées, malgré les avances de ses nombreux prétendants.

Le couronnement de la reine, tournant dans le couple

À l’été 1946, celui qui n’est pas encore un sujet britannique demande au roi la main de sa fille. George VI accepte, mais impose d’attendre les 21 printemps d’Elisabeth. Le 20 novembre 1947, les noces sont célébrées à l’abbaye de Westminster. Un peu plus de quatre ans plus tard, le 6 février 1952, Elisabeth monte prématurément sur le trône, après la mort brutale de son père. Philip abandonne son nom de famille, ses titres de prince de Grèce et du Danemark, sa religion, mais surtout sa carrière militaire. Jusqu’alors, Elisabeth était timide, et Philip dominant. Désormais à la tête du royaume, la dynamique du couple s’inverse. Son rôle est désormais de conseiller et de soutenir la reine. Dans l’ombre, toujours deux pas derrière elle.

Un prince rebelle

De leur amour naissent quatre enfants : Charles, futur roi d’Angleterre, en 1948, Anne, deux ans plus tard, Andrew en 1960 et enfin Edward en 1964. Privé d’autorité, Philip se voit refuser par Churchill de leur transmettre son patronyme, Mountbatten. Une véritable douleur, une humiliation pour le duc d’Edimbourg, toujours pas nommé prince consort, et qui ne bénéficie que de titres sans réelle valeur. Philip, qui peine à trouver sa place, n’accepte pas ce rôle de figurant dans lequel on cherche à l’enfermer, et nourrit une amertume à l’égard des institutions du royaume. Rebelle, on lui prête des virées sulfureuses entre copains.

Philip dérange. Il a besoin d’espace, d’oxygène. À la fin des années 50, il part pendant plusieurs mois faire le tour du monde avec plusieurs de ses plus proches amis. À son retour, Elisabeth, qui souhaite plus que tout préserver l’unité de son couple, lui accorde le titre de prince du Royaume-Uni de Grande-Bretagne, et accole le nom Mountbatten au patronyme de ses enfants. Un nouveau chapitre peut alors s’ouvrir. Bien plus à l’aise dans son rôle, Philip multiplie les initiatives pour la jeunesse britannique. Enfin, des liens se créent avec son pays d’adoption.

Des relations difficiles avec le prince Charles

Les liens avec ses fils, en revanche, sont particulièrement difficiles à établir. Principalement avec son aîné Charles, avec qui il ne partage ni passion, ni aspiration. Seule sa fille Anne, plus dégourdie et casse-cou, trouve grâce à ses yeux. Avec Charles, les rapports s’enveniment lorsque Philip le contraint à faire un choix : quitter Diana ou la demander en mariage. Pour le jeune homme, nul doute qu’il s’agit là d’une injonction à épouser la future princesse de Galles. Il s’y soumet. Mais quand le couple se délite, Charles lui en incombe la responsabilité.

Philip s’avère être un bien meilleur grand-père. À la mort de Lady Di, et alors que la froideur de la reine est particulièrement mal vécue par la population britannique, Philip veille sur William et Harry, jusqu’à marcher avec eux derrière le cercueil de leur mère, le jour de ses funérailles.

À jamais éloigné des convenances

Ses dernières années sont marquées par quelques-unes de ses frasques. Saillies racistes, sexistes, blagues déplacées, accidents de la route… Philip est connu pour mettre les pieds dans le plat et éclabousser tous les convives. Au point de devenir le chouchou des caricaturistes britanniques.

Ce franc-parler, bien loin des convenances de la couronne, c’est peut-être ce qui a continué de plaire à Elisabeth, pendant toutes ces années à ses côtés. Éternel gamin, parfois agaçant, mais que l’on chérit pour les respirations qu’il offre dans un monde trop sérieux. Le seul, aussi, à oser lui tenir tête. En 1997, à l’occasion de leurs noces d’or, Elisabeth déclarait : « Il a été, pour dire les choses simplement, ma force et mon étai durant toutes ces années ».

ifeddal

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