Murfy


© Marion Montel
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Encourager la réparation et le reconditionnement de l’électroménager au niveau local. Alors que la loi pour l’économie circulaire prévoit désormais d’afficher l’indice de réparabilité des appareils, la start-up Murfy est décidée à faire entrer durablement ce marché dans l’économie circulaire. Une gageure. Entre une demande exponentielle et pénurie de main-d’œuvre, elle vient d’ouvrir son école pour former elle-même ses futurs réparateurs.

55.000 lave-linges jetés chaque mois, rien qu’en Ile-de-France. C’est le chiffre avancé par Murfy, start-up née en 2017 qui s’est donnée pour mission de résoudre la surconsommation de l’électroménager, via l’économie circulaire. Au total, 28 millions d’appareils électroménagers tomberaient en panne chaque année. Mais, selon l’Ademe,  l’agence de la Transition écologique, seuls 44% d’entre eux sont réparés – encore moins si le produit n’est plus sous garantie. De quoi créer chaque année des tonnes de déchets et d’appareils gaspillés.

Comment inciter le consommateur à réparer, plutôt que de se jeter sur le neuf à la moindre occasion? Entre prix cassés à l’achat, obsolescence programmée et difficulté à trouver de la main d’œuvre pour réparer, Murfy a sa solution: faire du neuf – ou tout comme –  avec du vieux. La start-up cofondée par cinq amis, rencontrés pendant leurs études en prépas ou en école de commerce,  offre ainsi trois services: des tutos gratuits pour réparer soi-même ses appareils électro-ménagers, la réparation par un technicien salarié, au prix fixe de 75€ l’intervention (hors prix des pièces détachées), et une plateforme de e-commerce pour des appareils reconditionnés dans sa douzaine d’ateliers un peu partout en France.

La formule semble gagnante. En un an, Murfy a multiplié son chiffre d’affaires par trois, à 3,5 millions d’euros en 2020. Elle espère réaliser entre 12 et 14 millions d’euros cette année.

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Un défi écologique… et économique

Le segment, assure Murfy, est prometteur. Car changer pour un appareil neuf, même plus performant, a un impact environnemental colossal. Et ce, avant même d’intégrer le domicile de l’acheteur. Selon l’Ademe, par exemple, un frigo va produire sur son cycle de vie global 343 kg de CO2 – dont 84 seulement durant son utilisation. Le reste vient de l’extraction des matières premières nécessaires à sa production, en passant par l’approvisionnement, la fabrication et de la distribution. « Pour produire un micro-onde, il faut extraire deux tonnes de matières premières, renchérit Guy Pezaku, co-fondateur et CEO de Murfy. Pour la planète, cela n’a aucun sens de changer pour un neuf soi-disant plus économe ».

La fin de vie des appareils est aussi un sujet, notamment du fait de certains matériaux comme le plastique bromé retardateur de flamme, ou les gaz polluants de réfrigérateurs. « 97% des appareils qui vont au recyclage ne passent pas par le réemploi alors qu’ils ont encore de la valeur, poursuit  l’entrepreneur. L’écosystème ne récupère qu’une moitié des déchets électroménagers, souvent l’objet de trafics. Comme au Ghana où l’on retrouve des décharges inacceptables ».

Écologiquement parlant, développer le réemploi et la réparation est une urgence. Economiquement, toutefois, il reste des freins majeurs. A commencer par le coût pour le consommateur. Aujourd’hui encore, il est souvent plus rentable de racheter du neuf. « Entre 2002 et 2017, le prix moyen de l’électroménager a baissé de 17%, pointe Guy Pezaku. Pour surmonter cet obstacle, Murfy joue le digital et la proximité géographique. De quoi gagner du temps – et des clients. « Aujourd’hui, nous devons optimiser la réparation, le temps utile des techniciens, pour augmenter leur taux d’occupation, avec des ateliers un peu partout en France, proche des clients », considère Murfy, déjà présent dans les 12 plus grandes villes françaises pour couvrir potentiellement 50% des ménages français. « Nous sommes 30% plus performants que nos confrères faiblement digitalisés », promet Guy Pezaku.

Rémédier à la pénurie de main d’oeuvre

Autre sujet de taille pour la start-up : l’obsolescence programmée des appareils. Un problème qui sert, selon Guy Pezaku, davantage les intérêts des distributeurs que des fabricants: « Le problème des pièces indisponible ne concernent que 3 % de nos interventions. Les fabricants font plus de marges sur les pièces détachées que sur les appareils neufs, ils déploient des hotlines pour les réparateurs professionnels… Ce sont les distributeurs qui n’ont pas intérêt à la réparation,. Mais aujourd’hui, s’ils ne prennent pas le virage de l’économie-circulaire, ils sont morts. »

La loi pour l’économie circulaire, entrée en vigueur le 1er janvier 2021, devrait accélérer ce virage. Et doper l’activité de Murfy. Elle prévoit notamment l’inscription obligatoire d’un indice de réparabilité sur certains appareils, une disponibilité minimum de 5 ans pour les pièces détachées (à partir de 2022), une garantie obligatoire pour les produits d’occasion, l’intégration des étapes de réparation les plus courantes dans les modes d’emploi… et l’interdiction de l’obsolescence programmée. « Un premier pas qui ne suffira pas », estime Moïra Tourneur, responsable du plaidoyer pour l’ONG Zero Waste qui s’inquiète notamment du retard pris dans les décrets d’application de cette  loi. Celui pour l’indice de réparabilité n’était toujours pas sorti mi-décembre. Si les fabricants n’ont pas les modalités, son application sera retardée. »

Pour autant, la compétition s’annonce serrée pour Murfy. Car les acteurs du secteur, à l’image de Seb ou Darty, sont de plus en plus nombreux à s’emparer de l’économie circulaire. « Une très bonne nouvelle pour le marché dans son ensemble, il y a de la place pour tout le monde, argue Guy Pezaku, mais qui pose un vrai problème de recrutement des techniciens. »

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L’an dernier, Murfy a souffert de cette pénurie de main d’oeuvre. Il en manquerait 23.000 en France pour faire de la réparation un réflexe, et répondre à la demande. Alors, face aux gros acteurs, plutôt que de chasser le technicien, la start-up a donc décidé de monter sa propre école de formation, co-financée par Pôle emploi.  Les candidats, rémunérés, sont recrutés sans prérequis de diplôme ou de compétence, après de petits tests pour vérifier leur appétit pour le travail manuel – et leur adhésion aux valeurs écologiques et sociales de l’entreprise. Ils suivent ensuite une formation de trois mois avant d’être embauché en CDI. « Les élèves sont formés par nos techniciens et suivent trois mois de travaux pratiques dans nos ateliers, avant de signer leur contrat et d’être progressivement envoyés en intervention », détaille Guy Pezaku.

La première promotion de 12 élèves recrutée en région parisienne a démarré ce lundi 4 janvier. Une nouvelle promotion sera ensuite formée chaque mois, dans différentes régions, pour former 120 techniciens en 2021, et 250 l’an prochain. « Le seul moyen que nous ayons pour répondre à la demande », estime le dirigeant de Murfy qui emploie déjà 120 salariés. Murfy veut continuer à déployer ses ateliers. Après une levée  8 millions d’euros en 2020 (auprès des fonds Investir&+, Alter Equity et Eutopia), elle espère, dès que la pandémie le permettra, ouvrir d’autres ateliers en Europe, notamment à Barcelone, en Espagne.

ifeddal

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